Karolina Kaczmarek

Université Adam Mickiewicz, Poznañ

 

 

Langage secret comme phénomène argotique à l’exemple de largonji

 

 

 

1. Histoire et origine du largonji

 

    Tout au long du XXe siècle et même aujourd’hui, l’argot est lié non seulement aux marginaux mais aussi aux cultures diverses des milieux variés de la société. En parlant de l’argot,  deux idées nous viennent à l’esprit : la richesse lexicale et la connotation péjorative.

    Actuellement, il est parlé de tous et les mots familiers et argotiques apparaissent surtout dans les situations informelles. Nous ne nous rendons pas compte qu’à l’origine de ces mots sont souvent des traces des langages secrets de temps anciens. Un vrai épanouissement de ces codes s’est produit au XIXe siècle et l’un des langages secrets était largonji.

Un vrai nom du phénomène argotique est largonji des louchébems (® jargon des bouchers), parfois tout simplement appelé louchébem ou loucherbem. Il s’agit de l’ancien argot des bouchers (comme l’indique la traduction de son nom) de La Villette (l’article de Pierre Haddad sur le site de MHR-Viandes). Les bouchers ont inventé le lexique codifié afin de camoufler leur conversation marchandise. L’évolution du largonji date de la deuxième moitié du XIXe siècle, tandis que le premier vocabulaire apparaît déjà en 1828 dans les Mémoires de  Vidocq, détective français très connu à l’époque, (Laffitte & Younsi, 2004) qui met ces mots dans la bouche des malfaiteurs. Comme ses inventeurs n’étaient pas érudits et la formation du lexique était plutôt simple, il n’était pas conforme aux normes linguistiques. L’unique règle était  la suivante : la première lettre d’un mot donné est rejetée à la fin et à sa place est ajoutée la consonne « l » en fonction d’un préfixe, comme dans les exemples :

 

Lorcefé, qui est un des plus anciens mots en largonji, paru en 1828, signifiant « La Force » - qui était une prison parisienne. Cependant Thomas de la Nive dans son article paru en Vie et langage (1953) suggère la possibilité que les bouchers n’en étaient pas les inventeurs car en 1821 il existe déjà l’unité lexicale lonbem (bon),

 

linspré (1837 )- prince, le deuxième mot très ancien.

La consonne initiale « l » nous renvoie à l’article défini étant à l’origine de la formation du largonji et par ce fait que cette consonne est la même que dans l’article défini. Néanmoins, l’argot ainsi que les procédés de sa formation subissaient au fur et à mesure quelques modifications.

 

Par sa définition, l’argot est emblématique pour le langage oral, il est de même pour largonji. La formation argotique des lexèmes provoque des changement qui approchent ces unités du point de vue orthographique à la prononciation en s’éloignant des règles de l’écriture française. D’où la suppression de toutes les lettres présentes à l’écrit mais non prononcées à l’oral.  Le même procédé touche toutes les lettres qui peuvent rendre la prononciation difficile, par exemple dans linspré (prince) le « ce » est remplacé par « s », dans linvé (vingt) il n’y a plus de « gt ». Nous en parlerons plus abondamment en analysant les mots qui ont persisté jusqu’à nos jours

Un siècle plus tard, avant la Grande Guerre, le largonji a donné les noms aux pièces de monnaie: leude- pièce de deux sous; lincsé (pièce de cinq) ; lindré (dix) ; linvé (vingt); laranque ou larante (quarante) et latqué  (quatre)», pièce de 20 centimes. Pendant la guerre, largonji a été assimilé par de jeunes contingents parisiens et a pris une forme très locale. Il a subi parfois certaines modifications à l’écrit par rapport à son origine, par exemple « peu »   est devenu lopé au lieu de devenir leupé (où nous observons l’adjonction de l’accent et la suppression des lettres à l’intérieur du mot); urénoque ( curé) où le « l » initial a été négligé et plusieurs lettres ajoutées au lexème; lacson - pacson (paquet) où le « p » ne se déplace pas à la fin du mot mais disparaît La  plupart des unités de largonji dans le dictionnaire contemporain sont des numéraux. Les mots du langage des bouchers et des voleurs qui n’ont pas tombé en désuétude se rapportent avant tout à la monnaie et à la marchandise. Toutefois, il y en a aussi des unités lexicales d’autres domaines. Comme l’avoue Thomas la Nive dans l’article de Vie et Langage (la Nive, 1952), il a rarement entendu parler ce langage à la Vilette dans les années après la Grande Guerre. Néanmoins le largonji est toujours présent dans l’argot. Il est possible d’entendre beaucoup de nouveaux ou d’anciens mots qui profitent de ce procédé de formation du vocabulaire (par exemple mon petit louqué). Également, les jeunes aiment jouer avec les mots en louchebem pour manifester leur différence par rapport aux adultes et c’est à eux de devenir les plus grands inventeurs des mots familiers et argotiques.

 

2. Formation du lexique et étude des mots

 

        Passons à la description plus linguistique et formelle du largonji. S’il s’agit de la création du vocabulaire, la règle principale de la formation des mots en cet argot est suivante:

 

« l »+ M (mot sans initiale )+ initiale (première lettre d’un mot)+ suffixe argotique :

( -em, -ème, -ji, -oque, -é,  -e, -uche, -iche, -ic, -ot, -oc, -tingue, -el, -Ø )

 

        De temps en temps, nous pouvons observer des déformations à l’intérieur d’un mot qui consistent en disparition dans l’écriture des lettres muettes à l’oral. Voyons quelles modifications subissent les mots au cours de leur création. Nous avons élaboré une méthode d’analyse du procédé de formation qui nous permettra d’observer ces changements. Tous les exemples viennent du dictionnaire du François Caradec (Caradec, 2001).

 

a) Mots avec suffixe –é ajouté

sac    s + ac      l + ac + s + é     lacsé

café     c + afé  → l + afé + c + é  lafécé

Attention : « c » écrit est remplacé par [ k ] phonétique  laféké 

dame    d + ame    l + ame + d + é  lamedé

Attention : omission d’« e » muet  lamdé 

femme  → f + emme  → l + emme + f + é  lemmefé

Attention : « emme » écrit est remplacé par [a] phonétique  lamfé

quarante  → q + uarante  → l + uarante + q + é  luaranteqé

Attention : l’initiale « q » avec « u » se déplacent vers la fin du mot,→ l + arante + qu + é  larantequé

canard  → c + anard  → l +anard + c + é → lanardcé

Attention : omission de « d », « c » est changé en « qu » → lanarqué

quatre → q + uatre →  l + uatre + q +é → luatreqé 

Attention : l’initiale « q » et « u » se déplace à la fin du mot, « r » ,« e »  omis  → l + at + qu + é  latqué

beau → b + eau → l + eau + b + é → leaubé

Attention  : il y a une version où « e » et omis → laubé

cinq → c +inq → l + inq +c + é → linqcé

Attention : « q » est omms, il y a « s » ajouté et placé entre « c » et « é » → lincsé

dix → d +ix → l + ix + d + é → lixdé

Attention : « x » est remplacé par « n », il y a « r » ajouté entre « d » et « é » → lindré

prince → p + rince → l + rince + p + é → lrincepé 

Attention : « r » est déplacé à la fin du mot avec l’initiale « p », « ce » écrit devient « s » prononcé → linspré

vingt → v +ingt → l + ingt + v +é → lingtvé

Attention : « gt » muet est omis → linvé

poil → p +oil → l + oil + p + é → loilpé

coin → c + oin → l +oin + c + é → loincé      

Attention : « c » est remplacé par  « qu » → loinqué

peu → p + eu → l + eu + p + é → leupé

Attention : « eu » est remplacé par « o » → lopé

force → f + orce → l + orce + f + é → lorcefé

bout → b + out → l + out + b + é → loutbé

Attention : « t » est omis → loubé

 

b) Mots avec suffixe –em ou –èm(e)

pageot → p + ageot → l + ageot + p + em → lageotpem

Attention : « t » est omis → lageopem

bateau → b + ateau → l + ateau + b + èm → lateaubèm

patron → p + atron → l + atron + p + èm → latronpèm

Attention : « n » est remplacé par « m » →  latrompèm 

Attention : Puisque les lettres « c » et « h » forment un seul son, elles ne sont pas dissociées

cher → ch + er → l + er + ch + èm → lerchem

beurre → b + eurre → l + eurre + b + èm → leurrebem

gigot → g + igot → l + igot + g + em → ligotgem

Attention : « t » est omis → ligogem

bistrot → b + istrot → l + istrot + b + èm → listrotbèm

Attention : « t » est omis → listrobèm

bon → b + on → l + on + b + em → lonbem

boucher → b  +oucher → l + oucher + b + em → loucherbem

boucher → b  +oucher → l + oucher + b + em → loucherbem

Attention : « r » est omis, « e » muet devient « é » → louchébem

c) Mots avec suffixe –oque

fou → f  + ou → l + ou + f + oque → loufoque

douce → d + ouce → l + ouce + d + oque → loucedoque

curé → c + uré → l + uré + c + oque → lurécoque

Attention : « l »- le plus important élément de cet argot n’est pas ajouté, « c » est remplacé par « n » → urénoque

d)Mots avec suffixe –e

quarante → q + uarante → l + uarante + q + e → luaranteqe

Attention : comme d’habitude les graphèmes « qu » ne sont pas dissociés, « t » et « e » sont omis→ laranque

quarante → q + uarante → l + uarante + q + e → luaranteqe

Attention : cette fois-ci c’est « qu » qui sont omis et le suffixe n’est pas ajouté, ainsi on a :

quarante → l + arante (« qu » omis) → larante

cher → ch + er → l + er + ch + e → lerche

deux → d + eux → l + eux + d +e → leuxde

Attention : « x » est omis → leude

fou → f  + ou → l + ou + f + e → loufe

Attention : «ou » remplacé par « o », « f » est doublé → loffe

e) autres suffixes

pacson → p + acson → l + acson + p + Ø → lacsonp

Attention :  la seule modification de ce mot consiste à échanger « p » en « l » : pacson → l + (p) acson → lacson 

jargon → j + argon → l + argon + ji → largonji

patron → p + atron → l + atron + p + uche → latronpuche

marteau → m + arteau → l + arteau + m + ic → larteaumic

beau → b + eau → l + eau + b + iche → leaubiche

Attention : « e » est omis, comme dans le mot « laubé » → laubiche

cher → ch + er → l + er + ch + ot → lerchot

monsieur → m +onsieur → l + onsieur + m + Ø → lonsieurm

Attention : « on » est remplacé par « i », « r » est omis → lisieum

poil → p + oil → l + oil + p + uche → loilpuche

douce → d + ouce → l + ouce + d + oc → loucedoc

fou → f + ou → l + ou + f + Ø → louf

fou → f + ou → l + ou + f + tingue → louftingue                

Attention : « f » est omis→ loutingue

pouilleux → p + ouilleux → l + ouilleux + p + el → louilleuxpel

Attention :  « illeux » est omis → loupel

 

3. Conclusion

 

    À la suite de l’analyse des 47 mots en largonji énumérés dans la partie précédente, nous avons trouvé quelques changements intéressants dans leur formation. Nous confirmons que les modifications, comme nous l’avons constaté, conduisent les mots vers une forme plus orale dans la structure interne. Même l’écriture, beaucoup plus simple, n’est plus conforme à l’orthographe française très complexe. Les changements des lettres et leurs omissions sont nécessaires pour rendre ce lexique similaire à l’oral mais en écriture. Enfin, il s’agit de l’argot et non pas d’une langue littéraire. 

Tout d’abord nous avons observé que les lettres qui ne se prononcent pas ou qui ne changent pas la prononciation (p.ex. le graphème constitué de plusieurs consonnes ou voyelles prononcés comme un son) sont omises. Parmi ces lettres se trouvent : « t » et « e »  dont nous avons trouvé cinq exemples pour chacune des lettres, trois exemples pour « r » et aussi un exemple d’omission des lettres: « d », « f », « gt »,  « q », « qu », « t » et « x ». Parfois, comme dans l’exemple de  loupel venant du pouilleux, le mot est dépourvu de plusieurs lettres.

Mis à part les omissions, nous avons remarqué aussi le fait de remplacer les lettres par d’autres. Ainsi « c » dans trois exemples est remplacé par deux lettres « qu ». Lorsque « c » est prononcé comme [k] elle devient le « k » graphique et  le « ce » prononcé comme [s] devient « s ». Le « c » est remplacé par « n » et le « n » peut être mis à la place du « x »  ou être substitué par « m ». Un phénomène pareil concerne les graphèmes « eu » et « ou » (prononcé [o]) qui changent à l’écrit en « o ». Le « ou » a été une fois remplacé par « i ».

Il existe également des modifications où une lettre est insérée dans une syllabe, entre l’élément consonantique et la voyelle « é », Il s’agit des consonnes : « s » intercalé dans « cé » → « csé » et « r » dans « dé » → « dré ». La règle même de création du vocabulaire change un peu car de fois non seulement une lettre est déplacée à la fin du mot mais plusieurs. On peut l’observer lorsqu’à l’entête se trouve le « qu » dont les lettres ne se prononcent pas à part. Il y en a trois exemples dans le corpus. Le même procédé touche le « ch » prononcé []. Dans le mot linspré  (prince) les lettres « pr » ne sont pas séparées non plus.

De plus, une seule fois la voyelle « e » obtient l’accent aigu « é », dans le mot lamfé (femme) le graphème « emme » prononcé [am] devient le graphème « am ». Et quoiqu’il existe des mots plus déformés les uns que les autres ( loupel, urénoque), les modifications qui s’opèrent pendant le procédé de formation ne concernent pas la totalité du vocabulaire et  touchent le plus souvent d’une à trois lettres du mot modifié. 

Du point de vue statistique, nous avons trouvé parmi toutes les unités linguistiques étudiées dix-sept lexèmes qui reçoivent à la suite de la modification le suffixe « -é », dix mots avec « em » (parfois avec l’accent → « èm »), « -e » avec cinq unités et « -oque » avec trois.  D’autres éléments ajoutés à la fin du mot sont : « -uche » (2 exemples), et les cas particuliers de « -iche », « -ji », « -ic », « -ot », « -oc » et « -el ». Il y a encore trois exemples des mots      ( lacson – pacson, lisieum – monsieur, louf - fous) qui  n’obtiennent pas de suffixe mais  la règle de formation de ces unités ne respecte pas tout le chemin de création du largonji. 

En guise de conclusion,  bien que les modifications touchent la plupart des exemples du lexique en largonji, le procédé de sa formation est très clair et permet de prévoir les apostasies possibles facilitant même aujourd’hui la création des néologismes et enrichissement lexical de l’argot.

 

 

Bibliographie :

Laffitte, Roland & Younsi, Karima (avril 2004), Quoi ! Comment ! La langue des jeunes ! Bien ou quoi? La langue des jeunes à Ivry et Vitry-sur-Seine,

de la Nive, Thomas (mars 1953),Vie et Langage, Larousse, n°12, p. 142

de la Nive, Thomas (mai 1952),Vie et Langage, Larousse, n° 2, ,p. 33.

CARADEC, F. (2001), Dictionnaire du français argotique & populaire, Larousse, Paris.